Un mariage au château de St Georges d'Espéranche

- 1273 -

 

Dame Bianca et sa dame de compagnie, les joues un peu rougies par le vent aigrelet du mois de mars marchaient d'un bon pas par les ruelles qui menaient du château au nouveau village. Bien que plus larges que les passages du vieux village (aujourd'hui le fond de ville) les ruelles restaient étroites et évacuaient avec peine les ruisselets d'eau sale et boueuse que les pluies de mars venaient grossir. Le village à cette époque, c'est à dire en l'année 1273, était un immense chantier : le château bientôt terminé avait attiré moult estaminets et échoppes qui achevaient alors de s'installer avant l'arrivée, à l'été, de la cour de Savoie.

Dame Bianca et sa suivante posaient avec délicatesse leurs pieds chaussés de vair sur les pavés les plus secs mais, malgré cela, lorsqu'elles arrivèrent au terme de leur course, devant une lourde porte de bois clouté elles furent bien aise de s'engouffrer à pied sec dans l'étroit passage qui suivait (un passage semblable existe encore aujourd'hui au fond de ville).

Elles débouchèrent bientôt dans une petite cour intérieure obscure et humide, gravirent quelques marches, et rassurées par le symbole inscrit sur la minuscule enseigne au dessus de la porte : une paire de ciseaux, elles actionnèrent le heurtoir de fer suspendu par une lanière de cuir. Une jeune fille vint leur ouvrir et s'effaça pour les laisser passer et entrer dans une première pièce. Quelques instants plus tard apparut la couturière dont on leur avait fait tant d'éloges à la cour du Comte Philippe de Savoie. Tout de suite elle les convia d'entrer dans l'atelier, pièce exiguë et sombre, faiblement éclairée par une fenêtre unique donnant sur la campagne alentour. Une chandelle de suif dans un coin de la pièce achevait de se consumer et répandait une odeur acre si caractéristique des intérieurs médiévaux.

Dame Bianca, récemment arrivée au château de St Georges avec son mari, riche négociant florentin, avait été invitée au mariage de Béatrice de Savoie "la grande Dauphine", fille du défunt Pierre de Savoie (1268) et nièce de Philippe, veuve du dauphin Guigues VII de Viennois avec le vicomte Gaston de Béarn. Dame Bianca, prise au dépourvu, avait appris avec soulagement qu'une excellente ouvrière nommée Caroline pourrait lui coudre la robe qu'elle voulait porter lors du bal suivant les noces.

Le choix d'une étoffe parmi celles qu'elle avait apportées fut rapide. La mode étant pour l'année, en royaume de France, au vert et au doré (les phénomènes de mode existaient déjà et montraient le rayonnement royal par delà les frontières), seul un épais brocart pouvait convenir pour la jupe, qui se portait très ample et à la cheville. Pour le corsage, très ajusté, une étamine aux doux tons dorés ferait l'affaire.

Caroline prit rapidement les mesures de la noble dame dont la beauté "italienne" différait d'avec celles des dames de la cour. En effet, le canon de beauté médiévale donnait l'avantage aux blondes et aux rousses de préférence frisées et aux yeux bleus. Sans doute cet engouement incombait aux guerriers venus du nord qui avaient introduit d'autres valeurs esthétiques lors de leurs invasions.

La prise de mesure étant finie, le choix de l'étoffe arrêté, il restait à la couturière seigneuriale le travail de découpe et d'assemblage. Sans plus attendre, de telles clientes étant encore rares (durant l'été, la cour de Savoie faisait vivre le village), elle se mit à l'ouvrage assise sur un petit escabeau près de la fenêtre. Pendant ce temps Dame Bianca avait repris son mantelet bordé d'hermine, réajusté sa coiffe de fin voilage brodé et enfilé ses gants de chevreau. Peu après elle retrouvait à l'extérieur la fraîcheur matinale de ce printemps 1273. Prenant le bras de sa dame de compagnie, elles s'acheminèrent ensemble vers le château où les attendait un magnifique ouvrage de tapisserie aux couleurs chatoyantes. Les femmes, à cette époque, de quelque condition qu'elles fussent, se voyaient attribuer les travaux textiles : broderie, tapisserie, tissage, couture. C'est ainsi que la société était divisée en deux catégories : le côté de la quenouille et le côté de l'épée.

Le jour tant attendu par les damoiselles et les damoiseaux arriva enfin. C'était le 2 avril 1273 et toute la cour était en effervescence depuis une semaine. Les cuisiniers s'affairaient dans les cuisines au rez de chaussée (à gauche en entrant par le pont levis) devant les grandes marmites où bouillonnaient déjà des potages et ragoûts abondamment épicés (les épices au Moyen-âge étaient beaucoup utilisées car elles faisaient passer, souvent, le goût des mets trop faisandés). Le château disposait dans chaque pièce de cheminées qui assuraient le chauffage des immenses salles, dans les cuisines celles-ci permettaient aisément la cuisson d'un bœuf entier. Un autre avantage non négligeable du château, très moderne pour l'époque, était l'eau courante dispensée par une citerne recueillant l'eau de pluie au sommet d'une des tours.

Sur la table de bois épais s'alignaient des chapons et des poulardes, des lièvres et des hérissons, des perdrix et même des écureuils, cuits de la veille ainsi que des plats de charcuterie. Tout ce gibier provenait des forêts alentour et spécialement de la forêt de Chanoz où le comte avait emmené quelques jours auparavant ses invités à une chasse qui s'était révélée très abondante ; les cerfs, les chevreuils, et les sangliers ayant sa préférence. Cependant le clou du festin serait certainement un paon, servi avec ses plumes, qu'un marmiton achevait de parer pour le plus grand plaisir de quelques enfants venus l'admirer. Les vins, directement tirés du tonneau dans de grands pichets de terre cuite, étaient déjà installés sur des tréteaux dans un coin de la " grand salle " (du côté du vent). Il serait bu à la fin du repas avec les fromages. Pour l'occasion on avait remonté de la fraîcheur des caves voûtées (encore visibles aujourd'hui sous les corps de bâtiment existants) de vieux fûts en chêne recouverts de poussière et dont la mise en perce enchanterait les convives assoiffés.

Dans la cour du château (la cour des Comtes de Savoie) le cortège commençait à s'assembler pour se diriger vers la chapelle qui servait d'église pour les notables du village tandis que les manants s'assemblaient, hors du château, dans une grange. Béatrice de Savoie, au bras de son oncle Philippe représentant du comté de Savoie après la mort de Pierre, descendit majestueusement les marches qui menaient à la chapelle légèrement surbaissée par rapport aux autres salles du château pour une meilleure acoustique et un plus grand volume.

Aux premiers rangs se trouvaient les proches mais aussi de riches et nobles invités d'honneur Sir John de Bonovillario, Edmond de Lancaster, John de Vessy et Roger de Clifford conviés à la cérémonie. Ces anglais, amis d'Edouard I, roi d'Angleterre, de passage dans la région perpétuaient la vieille entente entre la Maison de Savoie et le royaume d'Angleterre.

Les dames, parmi lesquelles dame Bianca, avaient fait preuve de grande élégance, vêtues de longues robes brodées et ornées de pierreries, en draps de Flandres et lainages d'Italie, rehaussées de corsages de lin fin d'Alsace, coiffées de hénins aériens et gantées de fine peau, tandis que la gente masculine arborait fourrures d'hermine et de vair (qui seront réservées strictement aux nobles par une ordonnance du roi de France en 1294, les bourgeois se contentant de peaux de chat). L'habillement au Moyen-âge était différent selon la classe sociale et l'époque de la vie, chaque couleur étant attribuée plus particulièrement à une situation sociale donnée : les jeunes filles portaient du bleu ciel, les paysans du bleu, les princes du velours noir, les jeunes enfants du blanc et les nobles du rouge et du vert; le gris, le noir et le violet constituaient les couleurs ordinaires.

La cérémonie terminée, les époux conduisirent les invités dans la salle du banquet où les tables se chargèrent des victuailles apportées par les gens du château pour un grand nombre des convives. Le spectacle commença, troubadours et trouvères, jongleurs et chanteurs, montreurs d'ours et acrobates essayant d'attirer l'attention des convives occupés à commenter l'évènement et à admirer le château encore inachevé (il le sera en 1274) et pourtant déjà si imposant.

Dans le même temps au village commençait une fête célébrant le mariage et bientôt s'élevèrent des deux côtés rires et chants. La place du village tendue de vives couleurs et des armes des comtes, parsemée de fleurs et de joncs accueillait les paysans et les ouvriers du château encore présents, c'était une très grande fête. Les fêtes au moyen-âge rythmaient la vie du village et des villes et étaient l'occasion pour les plus pauvres d'oublier leur triste quotidien et de partager un peu les fastes des châtelains.