La grange de Péranche (1150)

 

En ce bel après-midi de l'an de grâce 1150, le convert Nicholaus Socerannus de Diémoz monte le chemin de Corneuz. Si le soleil brille, le fond de l'air est froid, les pieds nus du voyageur le ressentent particulièrement. Ayant quitté le chemin, il marche maintenant sur un sentier à peine tracé qui descend le versant nord de la colline. Ici, le froid est encore plus vif et le convert ne peut s'empêcher de penser à l'abbaye des Ayes, en Savoie, où le froid est également vif une grande partie de l'année. Détournant ses pensées de la température, Nicholaus se remémore le chemin qu'il lui faudra décrire aux moines de l'abbaye de Bonnevaux : suivre le chemin de Beauvoir à Septème, prendre le chemin de Corneuz et descendre celui qui rappelle les Ayes.

"Le chemin qui rappelle les Ayes"...Le chemin des Ayes...Il n'en faudra peut être pas plus pour donner un nom à cette route.

Le convert se dirige vers une maison-forte, le Château-Tillet : il y aurait là un terrain à vendre, et les bons moines de Bonnevaux sont intéressés par son achat. Leur intention est de fonder une grange dans cette région , comme il en existe déjà ailleurs.

Ces granges sont, à l'époque médiévale, le moyen pour des abbayes de s'étendre sur un vaste territoire et de défricher les terres. Au début du 12ème siècle un climat propice permettra à la population de s'accroître rapidement. Il faut donc de nouvelles terres pour nourrir tout le monde et les rendements sont faibles. (Un grain de blé semé en produit huit en moyenne). Ces granges sont en général de grosses fermes où travaillent des paysans locaux attachés par leur statut à leur terre et dirigés par des moines. La production est engrangée, envoyée à l'abbaye-mère ou vendue.

L'abbaye de Bonnevaux possèdera des terres à St Georges, connues sous le nom de Grange de Péranche, et qui seront prospères durant plus d'un siècle. C'est l'achat de la première terre qui est évoquée ici.

Nicholaus Socerannus chemine en songeant au développement quasi certain de cette grange, qui attirera peut-être assez de gens pour favoriser l'expansion du bourg sur la colline. (A cette époque le village de St Georges existe déjà depuis plus de 300 ans). Qui sait ! Le convert rejette ce qu'il pense n'être qu'une spéculation gratuite, et continue sa route lentement. Il est près de midi et il faut s'arrêter pour prier et manger. S'asseyant sur une pierre au bord du chemin, il sort de sa besace un morceau de fromage et du pain noir et dur. Après avoir dit ses prières, il avale rapidement son frugal repas et reprend la route.

Le chemin descend, cela facilite la marche, et le convert arrive rapidement au Château-Tillet. Le lieu est paisible. Des forêts touffues l'environnent, et le terrain semble bon, bien que marécageux mais ce ne sera pas difficile de le drainer, la configuration des lieux s'y prête. Il ne reste plus qu'à prendre contact avec le propriétaire, un dénommé Galanus.

C'est ce même Galanus que Nicholaus retrouva un an plus tard pour l'achat du terrain, ce qui étendra encore l'abbaye de Bonnevaux.

Le clerc fait la lecture de l'acte de vente qu'il vient de rédiger "...Galanus de Diémoz, avec la louange et l'approbation de ses fils Milon et Galanus, ainsi que son frère Milon, avec la louange et l'approbation de son épouse Poncia et de ses fils Gauthier, livrèrent et vendirent aux frères de Bonnevaux la terre de Péranche et reçurent 500 sols..."

Derrière le clerc, le sieur Galanus contemple la terre qu'il vient de céder, sous l'œil approbateur de l'abbé Guigues et du moine Rostagnus, venus exprès de l'abbaye."...et de Sibodus de Beauvoir, qui sont de plus garants de la bonne entente..."

Attendant que la lecture du document soit finie, le convert examine un pauvre hère qui, se tenant respectueusement à quelques pas du groupe, écoute le notaire.

"...les témoins sont les susdits, ainsi que le convert Nicholaus Socerannus de Diémoz, Malenus de Seyssuel et Givinius chapelain de Diémoz".

L'homme, visiblement intimidé, s'approche du convert et bafouille :

"C'est fini ? Je peux partir ?"

Sur la réponse affirmative, l'homme s'éloigne. Malenus se penche alors vers Nicholaus :

- "De qui s'agit-il ?"

Le convert explique alors à son compagnon que cet homme s'appelle Garnier de Sancto Victo, et cultive un champ appartenant à Galanus. Malenus de Diémoz hocha la tête pensivement, en regardant la silhouette de l'homme.

- "Il avait l'air tellement apeuré... Ca m'étonnerait qu'on le revoie par ici".

Malenus se trompait beaucoup : trois ans plus tard, Garnier de Sancto Victo entrait à l'abbaye comme religieux, laissant à la communauté son champ. Il sera imité en cela par Galanus et Joceran de Diémoz quinze ans après, apportant à la confrérie Cumba Ruffa (Comberousse) et le bois de Maalum (bois des Moilles).

De cette manière, le domaine de l'abbaye de Bonnevaux s'agrandissait lentement pour former ce que l'on connaît maintenant sous le nom de grange de Péranche. Cette grange devenant importante s'équipait en bâtiments qui servirent de réserve pour les productions. Après huit siècles, il ne nous reste de cette exploitation que le bâtiment isolé dit "grange du Guillolet" et ce , parce que en 1510 le bâtiment fut entièrement reconstruit. En ouvrant l'œil, nous devrions retrouver encore quelques éléments de cette époque.